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Le Théâtre Baroque (2/2)

Mis à jour : août 31



Cet article de blog est le second consacré au Festival de Théâtre Baroque au Périgord-Noir en 2020, organisé par la Compagnie Oghma du 27 juillet au 3 août.




Lire le premier épisode avant.




Réunion de la troupe dans l'école communale d'Auriac-du-Périgord qui a servi de QG pendant le festival


Une famille d’artistes…



Lorsque l’on parle d’Oghma, on peut sans doute éviter de parler de ʺcompagnieʺ au sens contemporain du terme, mais plutôt de ʺtroupeʺ, au sens moliéresque, c’est-à-dire : de famille d’artiste.



Et voir cet assemblage de compétences diverses comme une communauté de destin, plutôt que conjonction d’intérêts particuliers.



Car cette ʺtroupeʺ donc, a ceci de particulier qui fait les aventures artistiques uniques et remarquables. Et elles sont rares.



On les identifie à travers plusieurs critères qui ne trompent pas :

  • La joie qui caractérise son action, ses créations, ses découvertes, ses révélations,

  • Une direction artistique charpentée, documentée, solide et bienveillante.

  • Le travail acharné de tous, sans relâche, et les liens très forts qui se sont noués entre les membres.

  • La persévérance dans une ligne artistique originale, immédiatement identifiable, et inimitable.

  • Une aura qui attire les bonnes volonté. On veut en être, on veut participer, on veut apprendre, on veut aider...

  • Et peut-être -le plus important- la confiance que ses membres se portent les uns aux autres, conscients de participer à une oeuvre unique.


Charles Di Meglio, le directeur de troupe (tonsuré pour la scène) motive ses troupes...

Alors, comme dans toute famille d’artiste, tout n’est pas obligatoirement facile tous les jours : Les finances peuvent arriver à manquer, il peut y avoir des tensions parfois, des accrocs, de rares disputes, des colères d'artistes, des déceptions aussi, des échecs. Mais l'on se retrouve toujours et jamais la ʺtroupeʺ ne meurt.




Les ʺcompagniesʺ actuelles, elles, se dissolvent trop souvent face aux difficultés, il suffit d’aller à Avignon -le plus grand mouroir d’artiste de France- pour s’en rendre compte.




Le sixième Festival de Théâtre Baroque du Périgord-Noir s’est clôturé le 3 août 2020 sur la Place de Foirail du village d’Auriac-du-Périgord avec la création 2020 de la troupe : La Farce de Maître Pathelin.




On en parle plus bas.




Nous vous avons déjà parlé de certains des spectacles de ce festival dans le précédent article de blog.




Voici la suite :




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La répétition générale de "Tabarin", sans maquillage, au secret dans une grange du Périgord-Noir.

"Fantaisies Tabarin". (Dialogues burlesques. 1620)


Tabarin, de son vrai nom Antoine Girard (1584 – 1626) était bateleur (au sens de magicien-prestidigitateur) et comédien du théâtre de la foire.



Une star de son époque, dont le souvenir est évoqué par les plus grands.



Selon les gazetiers des XVII, XVIII et XIXe siècles, il aurait inspiré Molière, Boileau, La Bruyère et La Fontaine... (c'est tout!)



Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique en parle ainsi : « Tabarin, nom propre, devenu nom appellatif. Tabarin, valet de Mondor, charlatan sur le Pont-Neuf du temps de Henri IV, fit donner ce nom aux fous grossiers [...]. Tabarine n’est pas d’usage et ne doit pas en être, parce que les femmes sont toujours plus décentes que les hommes ».




Ce n’est pas seulement un bateleur, c’est aussi un poète, un rien provocateur. Sa description de ses contemporains est toujours d’une causticité certaine :




Vous avez le museau d'un vieux limier qui lape,

L'œil d'un cochon rôti, le poil d'un loup marin,

La chair d'un aloyau lardé de romarin,

Et l'embonpoint d'un gueux qui réclame Esculape.



Ou encore :



Vos attraits n'ont plus rien que l'épée et la cape ;

Votre esprit est plus plat qu'un pied de pèlerin ;

Vous pleurez plus d'onguent que n'en fait Tabarin,

Et qui voit votre nez le prend pour une grappe.




On se pressait donc Place Dauphine pour assister aux harangues de Monsieur Tabarin et de son acolyte Monsieur de Mondor (son frère) dont il était sensé être le valet.




On leur achetait aussi des poudres de perlimpinpin et des onguents inutiles fort chèrement vendus, sensés guérir de la mélancolie…




Les frères Girard se sont enrichis au point d’acheter la propriété d’un petit noble ruiné et y avoir construit une grande maison de pierre et de brique à la mode sous Louis XIII.




On peut sans doute dire que nos deux compères sont -quelque part- les ancêtres du couple formé par le Clown Blanc et l’Auguste :



Tabarin est trivial, un peu bête voire beaucoup. On le voit plein de vin, irrévérencieux, grivois et piquant. Et complice du public. Ses raisonnements absurdes font rire tout le champ de foire. Il se pique de philosophie et réussit à mettre son acolyte dans l’embarras.




Monsieur de Mondor, lui, est sérieux, il a ses lettres et philosophise en faisant référence à Ésope et Socrate. Il fustige la bêtise et tient à faire l’éducation de Tabarin, le protéger des moqueries du public. Ce sera toujours un échec retentissant. Tabarin est inéducable…




Les dialogues burlesques parlent de fesses et de philosophie. En musique. Le jeu théâtral baroque montre ici toute sa finesse par la différence marquée entre la gestuelle et le positionnement corporel de l’abruti brouillon, et ceux, très différents du lettré raffiné.




  • "Fantaisies – Tabarin" (Dialogues burlesques. 1620) Avec Charles Di Meglio et Antoine Gheerbrant de la Compagnie Oghma. Viole de gambe : Marie-Françoise Bloch. Contact professionnel : charles@compagnieoghma.com



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Les chansons à boire devant la sobre façade de l'Abbatiale de Saint-Amand-de-Coly. Juillet 2020.


"Chansons à Boire – Ivrogneries"



Jusqu’au XIXe siècle et la mise au point de mesures sanitaires plus ou moins efficaces, boire de l’eau pouvait être mortel, où fort toxique pour le moins. On boit donc beaucoup de vin à la place, considéré comme bien meilleur pour la santé.




On sait bien que l’ivrognerie détruit la vie sociale, on moque les gens trop alcoolisés, ou trop habitués à l’être, et l’on invite à la modération : une carafe ou une bouteille par repas est bien suffisante, et admise dans toutes les couches de la société…




Il est vrai que l'on ne boit pas exactement le même breuvage au château ou dans la pauvre masure.




Cependant, on aime bien boire, et l’on a caché sur soi des talismans qui permettent de boire sans modération tout en gardant sa tête. Le lierre est considéré protecteur des ivrognes, et pour donner bonne conscience à leurs clients, certains taverniers faisaient pousser du lierre sur la façade de leur établissement.




Les chansons à boire célèbrent donc la joie du vin en toutes circonstances et critiquent pour le principe ceux qui abusent, mais pas trop.




On boit pour rire entre amis, on boit pour célébrer une fête ou un événement familial, on boit pour celer un marché, on boit pour se réconcilier, on boit pour saluer une naissance, on boit pour honorer les morts, on demande à boire avant de se faire exécuter, on boit avant de se battre en duel, on boit aux mariages, on boit au lit, on boit pour se donner du courage, on boit pour aller travailler, on boit avant, pendant et après manger, on boit pour se rendre au tribunal, on boit chez le marchand, on boit quand on est malade, et quand on ne l’est plus, on boit pour ne pas l'être, on boit à la fin de la guerre, et au début, et pendant, on boit pour les récoltes, on boit beaucoup, on boit tout le temps, du soir au matin, on boit sans soif, à tout âge.




Et l’on chante pour oublier (célébrer) que l’on est saoul, tout ensemble et sans vergogne !




Au moyen âge, il y avait la "musique d'écurie" (ou de cour), et la "musique de chapelle" (ou d'église). François premier a rajouté une nouvelle branche à l'arbre musical de la Renaissance et des époques suivantes : la "musique de chambre".




Et les chansons à boire (on pourrait dire "musique à boire"), même les plus anciennes et les plus populaires ont été rattachées par les musiciens à cette dernière branche.




  • "Chansons à boire – Ivrogneries" avec Yanick Lebossé (ténor et cordes pincées), Annabelle Guigeaud & Isaure Lavergne (flûtes et anches anciennes). Ensemble Le Banquet du Roy. Contact professionnel : charles@compagnieoghma.com



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La première de "La farce de Maître Pathelin" par la Compagnie Oghma. 3 Août 2020.

"La Farce de Maître Pathelin". Farce 1470.


"La Farce de Maître Pathelin", la création 2020 de la Compagnie Oghma a clôturé en apothéose le 6e Festival de Théâtre Baroque en Périgord Noir ce 3 août sur la Place du Foirail (l’ancienne place du marché) à Auriac-du-Périgord.




Et c'est une révélation.




Ici, nous ne sommes pas dans le théâtre baroque à proprement parler, mais dans une pièce écrite à la toute fin du moyen âge, juste avant la Renaissance magnifiée en France par le roi François Premier.




Le système de diction est donc différent, plus trivial, plus patois, plus archaïque et typique de l’époque historique évoquée.




La gestuelle et les positionnements corporels sont également plus anciens, moins aristocratiquement codifiés, moins socialement connotés, plus brutes, voire plus brutaux. On prend des angles, les corps sont déformés, un peu irréels, les postures amplifient le grotesque des situations.




Du grand art farceur...




Sur le thème du trompeur trompé, on y voit un avocat talentueux -mais un peu désargenté- qui veut faire plaisir à sa femme, arnaquer un marchand de drap trop crédule, puis se faire passer pour mourant quand celui-ci vient demander son argent.




Il se trouve que ce même marchand de drap est en conflit avec l’un de ses bergers et engage un procès contre lui.




Le berger sollicite alors l’aide de notre plaideur, lui promet bon argent pour sa défense, et reçoit du professionnel les conseils qui lui permettront de gagner son procès…




On réalise alors -on croyait l’affaire entendue- que la farce est loin d’être un art mineur et les comédiens d’Oghma en font l’éclatante démonstration sur scène.




Les costumes d’abord sont très authentiques ; le grimage outré, les postures et les ventres rajoutent au comique. On est instantanément complice, et le public se retrouve d’une certaine façon sur scène avec les personnages.




On voit aussi les caractères de la pièce comme des personnages de bande dessinée tant les corps sont "simplifiés".




Et l’on se prend à voyager dans le temps, presque sept cents ans en arrière, amassé avec les autres au pied de cette estrade sur le champ de foire de Saint-Germain, mélangé aux passants et aux odeurs de la ville, aux commères endimanchées, aux bourgeois sur le qui-vive, aux petits nobles en goguette, aux moinillons échappés, aux tire-laine très professionnels, aux dames de la haute et leur valet armé, aux laquais en vadrouille, aux lavandières rigolardes, aux ivrognes en vomi, aux soldats paillards aux mains baladeuses, aux marchands la bourse pleine, aux mendiants maigres, aux amoureux collés, aux paysans ruinés, aux l'escoliers sans leurs livres, au prince de passage qui assiste au spectacle à l’écart, derrière les rideaux de Damas de son carrosse…




Et tout ce monde ancien de rire sans retenue avec nous, dans cette mixité sociale qui n’existait nulle part ailleurs que là, à cette époque.




Et quand le spectacle se termine, on est presque déçu : déjà !




"La farce de maître Pathelin" (1470) sur les tréteaux de la Compagnie Oghma, et bientôt près de chez vous...

Les saluts déclenchent le tonnerre, le public est ravi ; les enfants miment les personnages ; les amoureux commentent l’amour que Pathelin porte à sa femme, et la façon dont elle le défend ; Les vieux restent là à attendre la suite ; les programmateurs prennent des notes dans leur carnet avec un petit sourire en coin. Tout le monde met longtemps à partir.




On ne vous en dit pas plus sur la pièce, car il vaut mieux voir le spectacle sans trop en savoir pour apprécier cette farce légendaire, dont le succès ne s’est jamais démenti de siècle en siècle, au point qu’on lui donna deux suites aux XVI et XVIIe siècles.




Juste un indice cependant pour patienter : ʺBèèèèè !ʺ



  • "La Farce de Maître Pathelin" avec Aodren Buart, Charles Di Meglio, Elsa Dupuy, Romaric Olarte, Anaballe Guibeau et Isaure Lavergne (intermèdes musicaux) de la Compagnie Oghma. Contact professionnel : charles@compagnieoghma.com

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La photographe Maud Subert a suivi la troupe pendant une année et rend compte de leur aventure.


Également appréciée pendant le festival : l’exposition photographique de Maud Subert, artiste en résidence à la Compagnie Oghma, sur le répertoire baroque et la vie des comédiens de la troupe. (Visiter la page de son atelier)


Répétition publique et pédagogique de "La farce de Maître Pathelin". Août 2020.

On a également pu assister à une répétition publique de la farce de Maître Pathelin fort enrichissante pour ceux que le théâtre ancien intéresse. Et découvert les subtilités de diction et de positionnement corporel que les artistes adoptent selon telle ou telle pièce du répertoire ancien, et pourquoi ; et découvrir qu'il s'agit de théâtre contemporain finalement.




Une expérience bénéfique qui a libéré le public des appréhensions que l'on peut éventuellement ressentir à l'approche de la représentation d'une pièce d'un répertoire ancien, voire archaïque.






Un maître de conférences, chargée de recherche en histoire médiévale au CNRS (Sorbonne-Université) : Marie Bouhaik-Gronès est venue présenter l’argument et le contexte historique de la "Farce de Maître Pathelin" juste avant la représentation du 3 août 2020. Elle a ensuite répondu aux questions pointues du public avant que les artistes ne brûlent les planches.


Le chaleureux public local et tous ceux (professionnels et festivaliers) qui avaient fait le déplacement n’ont pas perdu leur temps.

Le cadre du château de Faye dans lequel s'est joué "les Plaideurs" de Jean Racine.

On reviendra.


Pour en savoir plus sur ʺOghmacʺ : le Festival de Théâtre Baroque du Périgord Noir et la Compagnie Oghma, visitez le site Internet : www.compagnieoghma.com




Lire le précédent article de blog du Théâtre de Bligny consacré au festival de théâtre baroque 2020 au Périgord-Noir




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