Avec TARTUFFE d'abord, puis DOM JUAN - Le festin de pierre ensuite, Molière aurait pu finir au bûcher !

 

La provocation de trop ?

 

Juste après l’interdiction de Tartuffe, Molière quasi ruiné écrit en quelques semaines une pièce nouvelle -Le festin de Pierre- sur le thème du séducteur invétéré -thème à la mode à cette époque- et personne n’arrive à croire aujourd’hui que ce soit pour apaiser les tensions issues du Tartuffe.

 

Molière, grand provocateur autant que dramaturge génial pouvait-il ignorer le scandale qu’allait déclencher cette nouvelle comédie ?

 

A cette époque, s’en prendre -directement ou indirectement- à la religion, (même si le sujet n’est pas le thème majeur de Dom Juan, finalement) pouvait conduire au bûcher !

 

Molière le savait. Cela s’était produit à Paris en Place de Grève trois ans auparavant : un poète avait fini en cendres pour ses écrits jugés inacceptables !

 

Molière savait aussi que le roi Louis XIV ne le laisserait (peut-être) pas tomber…

 

Pour ce que l’on en sait aujourd’hui, il n'existe aucun témoignage direct sur la réception du spectacle auprès du public, ni de la part des observateurs habituels de la scène théâtrale de l’époque.

Aucun épistolier, aucun diariste, aucun mémorialiste n'évoque ce qui apparaîtra à la postérité tardive comme un grand moment de la carrière de Molière, ni ne commente ce qui est considéré aujourd'hui, avec Le Tartuffe et Le Misanthrope, comme l'un de ses chefs-d'œuvre.

Samuel Sorbière, Roger de Bussy-Rabutin, Saint-Évremond, [chroniqueurs de l’époque. NDLR] ont encensé Le Tartuffe, mais ils n'ont pas un mot pour défendre ou au moins commenter Le festin de pierre : une œuvre singulière qu'un libelle ultra-dévot dénonce immédiatement comme sacrilège.

La querelle du Festin de Pierre

 

À la fin du mois d'avril 1665 ou dans les premières semaines de mai, alors que les représentations de la pièce ont cessé depuis le 20 mars, une brochure de 48 pages sobrement intitulée "Observations sur une Comédie de Molière intitulée Le Festin de Pierreest mise en vente par le libraire Nicolas Pépingué.

Elle se présente comme l'œuvre d'un « Sieur de Rochemont », dont l'identité réelle demeure aujourd'hui encore mystérieuse.

Il s'agit d'une attaque singulièrement violente visant tout autant Le Tartuffe que Le Festin de Pierre, dont l'auteur : Molière (nommément cité, ce qui est rare dans les polémiques théâtrales de l'époque) est accusé d'avoir « fait monter sur le théâtre » le libertinage, l'impiété et l'athéisme.

 

Ce libelle s'achève sur l'évocation des maux qui risquent de s'abattre sur la France — conformément à la croyance de l'époque — si le roi tolère l'insulte ainsi faite à la religion :

 

« Il ne faut qu'un homme de bien, quand il a la puissance, pour sauver un Royaume ; et il ne faut qu‘un Athée, quand il a la malice, pour le ruiner et pour le perdre. Les déluges, la peste et la famine sont les suites que traisne après soy l‘Atheisme, et quand il est question de le punir, le Ciel ramasse tous les fleaux de sa colère pour en rendre le chastiment plus exemplaire. »

 

Dès la fin du mois de juillet, deux textes anonymes prendront la défense de Molière, soulignant les outrances de ce pamphlet et assurant même que « la moitié de Paris » a douté que l'athée Dom Juan mérita le châtiment qui le frappe.

 

 

Des amendements au lendemain de la première ?

 

À l’endroit où Rochemont, dénombrant les « crimes dont la pièce est remplie », évoque « un pauvre, à qui l'on donne l'aumône à condition de renier Dieu », une note indique en marge : « En la première représentation. »

 

De ces quatre mots, dont on ne sait s'ils sont de l'auteur ou du libraire-éditeur, la plupart des autres notes marginales étant des renvois aux textes cités par Rochemont, on peut conclure que la demande de jurement faite au personnage du Pauvre par Dom Juan a été supprimée dès la deuxième représentation.

Mais les raisons de la suppression sont difficiles à préciser.

Rien en tout cas ne permet d'affirmer, comme on l'a fait souvent, que Molière, en mutilant cette scène, obtempéra aux ordres d'une quelconque autorité, religieuse ou politique, et moins encore qu'il procéda alors à d'autres modifications visant à édulcorer son propos.

 

Il est certain, en revanche, que l'édition de 1682 présente des versions « lourdement censurées » des scènes I et II de l'acte III.

Les éditeurs et les censeurs, manifestement inspirés par le pamphlet de Rochemont, ont procédé à des coupures qui aboutissent à faire disparaître le crédo mathématique de dom Juan — « Je crois que deux et deux font quatre […] et que quatre et quatre sont huit » —, son refus de croire au Ciel et à l'enfer, la croyance de Sganarelle au Moine bourru et la demande de jurement faite au Pauvre.

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La querelle prend de l'ampleur

Le succès des "Observations sur une Comédie de Molière intitulée Le Festin de Pierre est aussi fulgurant que celui du spectacle.

 

On dénombre plus d'une vingtaine d'exemplaires dans les seules bibliothèques publiques du monde entier, exemplaires eux-mêmes répartis en une demi-douzaine d'éditions ou tirages différents. Ce succès donne lieu à une « querelle dans la querelle », opposant Pépingué à son collègue Gabriel Quinet.

 

Il est probable que c'est après la parution du pamphlet de Rochemont qu'un auteur, resté anonyme, compose un sonnet encore plus violent dans son expression, mais « d'une fureur tellement excessive qu'on la croirait volontiers moins sérieuse que parodique et gouailleuse » :

 

          Tout Paris s'entretient du crime de Molière.

          Tel dit : j'étoufferais cet infâme bouquin

          L'autre : je donnerais à ce maître faquin

          De quoi se divertir à grands coups d'étrivière.

 

          Qu'on le jette lié au fond de la rivière

          Avec tous ces impies compagnons d'Arlequin,

          Qu'on le traite en un mot comme un dernier coquin,

          Que ses yeux pour toujours soient privés de lumière.

 

          Tous ces maux différents ensemble ramassés

          Pour son impiété ne seraient pas assez ;

          Il faudrait qu'il fût mis entre quatre murailles ;

 

          Que ses approbateurs le vissent en ce lieu,

          Qu'un vautour jour et nuit déchira ses entrailles,

          Pour montrer aux impies à se moquer de Dieu.

Molière au bûcher ?

 

De telles accusations, proférées par un anonyme, auraient-elles pu conduire Molière au bûcher, comme cela avait été le cas, trois ans plus tôt, pour le poète Claude Le Petit, condamné à être brûlé en place de Grève « pour avoir composé, écrit et fait imprimer des écrits impies, détestables et abominables contre l'honneur de Dieu et de ses saints » ?

 

Outre que Le Petit ne bénéficiait pas des mêmes puissantes protections que Molière [le Roi, Monsieur (frère du Roi), et d’autres puissants personnages de la cour. NDLR], les accusations portées contre lui étaient de loin beaucoup plus graves que celles de Rochemont.

L'auteur anonyme de la Lettre sur les Observations  ne craint cependant pas d'assurer que Louis XIV n'est nullement intervenu pour interdire la pièce : « Je pourrois dire toutefois qu’il [le Roi] sçavoit bien ce qu’il faisait en laissant jouer le Festin de Pierre, qu'il ne vouloit pas que les Tartuffes eussent plus d’authorité que luy dans son Royaume ».

Selon le même auteur, le roi aurait répondu à ceux qui se scandalisaient des impiétés de Dom Juan « qu’il [Molière] n’est pas récompensé ».

 

Comme le signale Eugène Despois, « Quelle que soit la valeur de cette bienveillante remarque, il est probable qu'on n'aurait pas osé l'attribuer au Roi, s'il ne l'avait pas faite. »

Le 13 juin 1665, alors que les Parisiens s'arrachent les "Observations sur une Comédie de Molière intitulée Le Festin de Pierre" et que la querelle bat son plein, Louis XIV convie sa famille et sa cour au château de Saint-Germain-en-Laye, pour une grande fête quasi improvisée, qui se prolongera jusque tard la nuit.

Le duc de Saint-Aignan, organisateur des réjouissances, a fait appel, pour la partie théâtrale, à Molière et ses camarades, qui joueront Le Favori, de Marie-Catherine Desjardins, une poétesse, dramaturge et romancière française, bien moins controversée que Molière, as de la provocation sous protection rapprochée de Louis XIV.

 

Tout ceci montre combien Molière était un pion important dans le jeu du roi dans son rapport de force avec le Vatican dans sa recherche de contrôle de l’église de France. Il ne le laissera pas partir au bûcher comme le réclament moulte extrémistes.

 

Aujourd’hui ces controverse et ces disputes se sont apaisées par la force des choses, et si Dom Juan ou Le festin de pierre reste un manifeste virulent contre l’hypocrisie et l’amoralité dans toutes ses formes, il n’est plus considéré maintenant comme une atteinte à une partie de la population : les croyants. Par personne.

 

Tout le monde peut donc en rire !

[ Source, Wikipedia (en partie) ]